Il existe en France quelques itinéraires que tout le monde connaît, et ils saturent. Le GR20, le tour du Mont-Blanc, le GR10 sur ses portions les plus photogéniques. Réserver un refuge y devient un exercice de vitesse, et on marche en file.
Pendant ce temps, des traversées de plusieurs centaines de kilomètres, balisées par la fédération, jalonnées de gîtes d'étape et documentées jusqu'au dénivelé de chaque jour, restent presque vides. Ce n'est pas un secret bien gardé, c'est un problème de notoriété. Voici deux d'entre elles, avec leurs chiffres.
Le GR400, le tour d'un volcan qui a explosé
Le Cantal n'est pas une chaîne de montagnes, c'est un seul volcan. Le plus grand stratovolcan d'Europe, effondré depuis, dont il ne reste que la couronne. Marcher le GR400, c'est faire le tour de ce qui subsiste d'un cratère de soixante kilomètres de diamètre.
La fédération annonce 140 kilomètres en huit jours, entre 750 et 1 855 mètres d'altitude, au départ de Murat. Boucle complète, donc aucune logistique de retour à organiser, ce qui est plus rare qu'on ne croit sur une traversée.
Le découpage classique en huit jours donne des étapes de 13 à 24 kilomètres. Les deux plus dures sont la première, Murat au Lioran, et l'avant-dernière, Thiézac à Prat-de-Bouc, toutes deux au-dessus de 1 100 mètres de dénivelé positif. La dernière, Prat-de-Bouc à Murat, tombe à 255 mètres : la boucle se referme en descente, ce qui est une attention rare.
Un mot d'honnêteté sur les chiffres, parce qu'ils divergent nettement selon les sources. La fédération annonce 4 635 mètres de dénivelé cumulé. La somme des huit étapes détaillées en donne près de 6 750. Un troisième relevé, sur trace GPS, donne 6 416 mètres pour 134 kilomètres. L'écart est trop grand pour être un arrondi, et personne ne l'explique. Prépare-toi sur la fourchette haute, tu ne seras pas déçu dans le mauvais sens.
Ce qui rend ce tour singulier, ce n'est pas l'altitude, modeste. C'est la forme du terrain. On marche sur des crêtes étroites qui rayonnent depuis le centre effondré, avec de part et d'autre des vallées glaciaires qui plongent. Le Puy Mary, sommet emblématique du parcours, se voit depuis presque toutes les étapes, sous un angle différent à chaque fois. Peu de massifs offrent cette lisibilité géologique.
Chaque village-étape dispose au minimum d'un gîte. Pas besoin de porter le couchage ni la nourriture, ce qui change complètement le profil d'engagement pour huit jours de marche.
Le GR367, deux cent trente kilomètres de châteaux
Le sentier Cathare relie Foix à la Méditerranée, ou l'inverse. Il passe au pied ou au sommet des forteresses qui ont donné leur nom à l'itinéraire : Roquefixade, Montségur, Puilaurens, Peyrepertuse, Quéribus, Aguilar.
Le découpage en treize étapes donne 230 kilomètres et 7 606 mètres de dénivelé positif. Un relevé sur trace donne 221,64 kilomètres pour 7 908 mètres. Là encore, les sources ne s'accordent pas au kilomètre près, en partie parce que le GR367 a une variante, le GR367A, et que les itinéraires publiés mélangent les deux selon les châteaux qu'ils veulent desservir.
L'altitude maximale est de 1 351 mètres, la minimale de 1 mètre. C'est le seul grand itinéraire français qui descende littéralement à la mer, et le contraste de fin de parcours est difficile à raconter : on quitte les Pyrénées ariégeoises, on traverse les Corbières, et on finit sur un cordon littoral.
Les étapes sont inégales, et il faut le savoir avant de découper. Comus à Espezel fait 21,5 kilomètres pour 290 mètres de dénivelé, une journée de plateau. Tuchan à Durban-Corbières monte à 28 ou 30 kilomètres selon la variante. À l'inverse, Montségur à Comus ne fait que 13 kilomètres, mais avec 790 mètres de montée.
Deux étapes admettent des variantes qui changent sensiblement les chiffres, Puivert à Quillan et Quillan à Puilaurens. Selon l'option retenue, on passe de 16 à 21 kilomètres pour la première, de 11 à 14 pour la seconde. Vérifie laquelle ton topo décrit avant de réserver l'hébergement du soir.
Le sens de parcours n'est pas neutre. D'ouest en est, depuis Foix, on attaque par les étapes les plus montagneuses avec des jambes fraîches et on termine en pente douce vers la mer, avec la récompense visuelle à la fin. D'est en ouest, on monte progressivement vers les Pyrénées. Les deux se défendent, mais la première fatigue moins.
Pourquoi ces itinéraires sont vides
Ce n'est ni la qualité ni la difficulté. C'est un phénomène de concentration, et il est assez simple à décrire.
La notoriété d'un itinéraire ne se répartit pas, elle s'agglomère. Trois ou quatre noms captent l'essentiel des recherches, des récits et des photos. Chaque récit publié renforce le nom déjà connu, et l'écart se creuse d'année en année. Le Cantal et les Corbières ne sont pas moins beaux qu'en 1990, ils sont simplement moins racontés.
S'y ajoute un effet d'altitude. Une culture assez tenace veut que la vraie montagne commence vers 2 500 mètres et que le reste soit de la promenade. Un volcan effondré à 1 855 mètres et des crêtes calcaires à 1 351 ne cochent pas la case, alors même que les dénivelés quotidiens y sont comparables à ceux des grands itinéraires alpins.
Enfin, ces traversées se dorment en gîte de village, pas en refuge d'altitude. Le refuge fait partie de l'imaginaire, le gîte beaucoup moins, alors qu'il offre un lit, un repas, une douche et une conversation, pour un prix souvent inférieur.
Ce que le vide change concrètement
Il ne s'agit pas seulement de confort psychologique.
Tu réserves tard, parfois la veille, ce qui autorise une chose interdite sur les itinéraires saturés : adapter ton découpage en marchant. Une étape raccourcie parce qu'il pleut, une autre allongée parce que la journée est belle, cela redevient possible.
Tu marches à ton allure, sans doubler ni te faire doubler. Sur un sentier fréquenté, le rythme est celui du groupe qui te précède, et ce n'est pas rien sur huit jours.
Et tu es reçu autrement. Dans un village qui voit passer trente randonneurs par saison, tu n'es pas le trentième client de la journée. La différence est immédiate au dîner.
Le prix à payer est réel, il faut le dire : moins de comptes rendus récents, donc moins d'informations fraîches sur l'état des sentiers, les gîtes fermés ou les sources taries. Un coup de téléphone à l'office de tourisme remplace ici la lecture de forums. C'est une contrainte, et c'est aussi exactement ce qui maintient ces itinéraires à l'écart.